FILMS & SÉRIES : LES ÉCRANS QUI ONT CONSTRUIT UNE CULTURE ET CEUX QUI LA RACONTENT ENCORE

Certains films et certaines séries ne se contentent pas de divertir. Ils documentent une époque, cartographient un territoire, donnent un visage à des gens que les médias mainstream ignorent ou caricaturent. HomieSeeds explore ces oeuvres qui ont compté dans la culture urbaine, des classiques du cinéma afro-américain des années 90 aux séries contemporaines qui continuent de définir ce qu'on regarde et comment on le regarde.

Le rapport entre la culture urbaine et le cinéma est profond et souvent sous-estimé. Les mêmes années qui ont produit les albums fondateurs du rap américain ont produit des films qui disaient exactement la même chose sur les mêmes territoires, avec les mêmes personnages. Ce n'est pas une coïncidence. C'est la même génération d'artistes noirs américains qui a décidé, simultanément et dans des disciplines différentes, de raconter sa propre histoire avant que d'autres le fassent à sa place. Ce moment-là, au tournant des années 80 et 90, a produit certaines des oeuvres les plus importantes de la culture populaire américaine du XXe siècle.

Dans le lifestyle HomieSeeds, Films & Séries n'est pas un guide de recommandations hebdomadaires. C'est une exploration d'oeuvres qui ont marqué quelque chose, qui ont dit quelque chose de vrai sur le monde qu'on habite, et qui méritent d'être regardées avec l'attention qu'elles ont toujours méritée.

Les films fondateurs : les années 90 et le nouveau cinéma noir américain

Do the Right Thing : Spike Lee et le Brooklyn qui brûle

En 1989, Spike Lee sort Do the Right Thing. Le film se déroule pendant la journée la plus chaude de l'été dans un quartier de Bedford-Stuyvesant, Brooklyn, et documente avec une précision chirurgicale les tensions raciales, économiques et sociales qui traversent ce microcosme. Mookie, joué par Spike Lee lui-même, livre des pizzas pour Sal, un Italien qui tient la seule pizzeria du quartier depuis des années. La chaleur monte. Les nerfs lâchent. Et ce qui arrive à la fin du film est l'un des moments les plus déchirants et les plus honnêtes que le cinéma américain ait jamais produit sur la question raciale.

Ce qui est remarquable dans Do the Right Thing, c'est son refus de donner une réponse simple. Spike Lee ne dit pas qui a raison. Il montre des gens réels, avec leurs contradictions, leurs loyautés, leurs peurs et leurs rages, et il leur fait vivre un moment qui les dépasse. La bande-son de Public Enemy avec Fight the Power qui ouvre le film pose immédiatement le cadre. Ce n'est pas un film sur des individus. C'est un film sur une société en tension permanente, dans laquelle chaque geste quotidien porte le poids de décennies d'histoire non réglée.

Boyz n the Hood : John Singleton et South Central

Deux ans plus tard, en 1991, John Singleton sort Boyz n the Hood à 23 ans, devenant le plus jeune réalisateur et le premier homme noir à être nommé aux Oscars pour la meilleure réalisation. Le film suit Tre Styles et ses amis dans les rues de South Central Los Angeles, avec une honnêteté et une tendresse qui tranchent avec la façon dont ces quartiers sont habituellement représentés à l'écran. Ice Cube, Morris Chestnut et Cuba Gooding Jr. portent le film avec une authenticité qui vient du fait qu'ils connaissent ce monde de l'intérieur.

Boyz n the Hood dit quelque chose de fondamental que peu de films américains de cette époque osaient dire. La violence dans ces quartiers n'est pas une fatalité culturelle ou raciale. C'est le résultat de choix politiques, économiques et institutionnels délibérés. Le père de Tre, joué par Laurence Fishburne, incarne cette conviction que l'éducation et la présence paternelle peuvent changer la trajectoire d'un enfant. Ce n'est pas un message naïf. C'est un constat désespéré sur ce qui manque à des milliers d'enfants de ces quartiers.

Menace II Society : les frères Hughes et la noirceur assumée

En 1993, les frères Albert et Allen Hughes sortent Menace II Society à 20 ans à peine, avec un budget minimal et une vision radicale. Le film est plus sombre que Boyz n the Hood, plus dur, moins conciliant. Le personnage principal, Caine, n'est pas un héros qu'on peut facilement soutenir. Il fait de mauvais choix, il blesse des gens qu'il aime, il ne saisit pas toutes les chances qu'on lui donne. Et c'est précisément pour ça que le film est honnête. La rédemption n'est pas garantie. La sortie par le haut n'est pas automatique. Et montrer ça sans l'embellir ni le condamner moralement est un acte artistique courageux.

Friday : l'autre côté de Los Angeles

Tout n'est pas tragique dans le cinéma noir américain des années 90. Friday, réalisé par F. Gary Gray en 1995 sur un scénario co-écrit par Ice Cube, est la preuve qu'on peut parler des mêmes quartiers de South Central avec de l'humour, de la chaleur et une acuité sociale qui n'enlève rien à la comédie. Craig et Smokey passent leur vendredi dans le quartier, à éviter un dealer et à gérer les complications du quotidien. Le film a produit certaines des répliques les plus citées de la culture populaire américaine, et il a lancé la carrière de Chris Tucker comme personne ne l'attendait. Friday est culte parce qu'il est vrai, parce qu'il aime ses personnages sans les idéaliser, et parce qu'il trouve quelque chose de drôle dans une réalité qui ne l'est pas toujours.

Le cinéma européen et la banlieue française

La Haine : Kassovitz et les trois jours qui ont tout dit

En 1995, Mathieu Kassovitz sort La Haine. Vingt-quatre heures dans la vie de Vinz, Saïd et Hubert, trois amis d'une cité de la banlieue parisienne au lendemain d'une nuit d'émeutes. Le film est tourné en noir et blanc, avec une précision documentaire et une tension qui ne se relâche jamais. Dès les premières minutes, c'est la voix d'Hubert, le personnage joué par Hubert Koundé, qui pose le cadre avec ce monologue désormais culte. Un homme tombe d'un immeuble de cinquante étages. Au fur et à mesure de sa chute, il se répète pour se rassurer. Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici tout va bien. Jusqu'ici tout va bien. Mais l'important, c'est pas la chute. C'est l'atterrissage.

La Haine est souvent présenté comme le film de la banlieue française. C'est à la fois juste et réducteur. C'est juste parce qu'aucun film avant lui n'avait capturé avec autant de précision la réalité de ces territoires, les rapports avec la police, l'ennui, la fraternité, la rage. C'est réducteur parce que La Haine dit aussi quelque chose d'universel sur ce que signifie grandir dans un environnement qui ne t'a pas prévu dans son projet. Cette dimension universelle est ce qui fait que le film continue d'être découvert par de nouvelles générations, y compris à l'étranger, y compris par des gens dont la réalité n'a rien à voir avec les cités françaises des années 90.

Ce que La Haine partage avec le rap français de la même époque, c'est cette volonté de témoigner depuis l'intérieur plutôt que d'observer depuis l'extérieur. Kassovitz a passé du temps dans les cités pour préparer le film. Les acteurs, notamment Hubert Koundé, Saïd Taghmaoui et Vincent Cassel, portent une authenticité qui vient de leur propre compréhension de ces environnements. Le résultat est un film qui n'a pas vieilli, parce que les questions qu'il pose n'ont toujours pas de réponses.

Les séries qui ont redéfini le format

The Wire : la radiographie d'une ville

Il y a des séries, et il y a The Wire. Créée par David Simon et diffusée sur HBO entre 2002 et 2008, la série suit simultanément la police de Baltimore, les trafiquants de drogue, les dockers, les politiciens et les journalistes d'une ville en décomposition. Cinq saisons, chacune centrée sur un aspect différent de l'écosystème de la ville, qui forment ensemble la radiographie la plus précise et la plus honnête qu'une fiction américaine ait jamais produite sur le rapport entre pauvreté, trafic et institutions.

Ce qui rend The Wire unique dans l'histoire de la télévision, c'est son refus du manichéisme. Les flics ne sont pas tous corrompus. Les dealers ne sont pas tous sans valeurs. Les politiciens ne sont pas tous cyniques. Les journalistes ne sont pas tous courageux. Chaque personnage est un être humain complet, avec ses propres motivations, ses propres contraintes, ses propres moments de grandeur et de lâcheté. Et le système, lui, est présenté comme quelque chose qui broie tout le monde, quel que soit le camp dans lequel on se trouve.

The Wire est aussi une série sur des endroits précis. Les rues de West Baltimore, les projets, les docks, les salles de classe : chaque lieu a sa propre grammaire, ses propres codes, sa propre façon de déterminer qui survit et qui ne survit pas. C'est en ça que la série dialogue avec ce qu'on explore dans notre regard sur les lieux qui font la culture. Un territoire n'est pas un décor. C'est un personnage.

Atlanta : Donald Glover et la ville comme rêve éveillé

Quand Donald Glover, alias Childish Gambino, crée la série Atlanta en 2016 pour FX, il fait quelque chose que peu de créateurs ont réussi avant lui. Il capture la texture exacte d'une ville et d'une scène musicale avec un regard à la fois intime et surréaliste, ancré dans le réel et constamment prêt à basculer dans quelque chose d'autre. Earn, Paper Boi, Darius et Van naviguent dans une Atlanta qui est à la fois un lieu réel et une métaphore de tout ce que signifie exister dans la culture, dans la précarité, dans l'ambition et dans l'absurde du monde contemporain.

Atlanta n'est pas une série sur le rap. C'est une série sur ce que signifie être noir en Amérique en 2016, avec tout ce que ça implique d'humour, de tension, d'absurdité et de beauté. La direction artistique de la série, avec ses épisodes qui changent radicalement de style et de ton, ses séquences oniriques qui cassent le réalisme ambiant, ses personnages secondaires qui apparaissent une fois et laissent une impression durable, est l'une des plus ambitieuses qu'une série télévisée ait proposées. Atlanta a redéfini ce qu'une série d'auteur pouvait être dans le format télévisuel américain.

Euphoria : l'esthétique qui influence la mode et la culture

Créée par Sam Levinson et diffusée sur HBO depuis 2019, Euphoria est une série sur des lycéens américains contemporains qui a généré des discussions bien au-delà de son sujet apparent. Ce qui la rend culturellement significative, c'est son esthétique. La direction de la photographie, les choix de costumes, le maquillage, les chorégraphies. Chaque épisode est construit comme un objet visuel cohérent et ambitieux, qui influence la mode et la culture visuelle d'une façon que peu de séries parviennent à faire.

Zendaya, qui porte la série avec une performance d'une maturité remarquable, est devenue l'une des figures les plus influentes de la culture contemporaine en partie grâce à ce rôle. Et la série elle-même, avec son regard sans concession sur la génération Z, ses addictions, ses réseaux sociaux, ses identités en construction, est un document sur une époque autant qu'une fiction. C'est l'une des connexions les plus directes entre une série télévisée et la dimension visuelle de la culture urbaine contemporaine.

Le cinéma français contemporain et la culture urbaine

La Haine a ouvert une voie que le cinéma français a mis du temps à vraiment emprunter. Mais depuis les années 2010, une nouvelle génération de cinéastes produit des films qui regardent les quartiers populaires français avec un regard neuf, souvent de l'intérieur. Bande de filles de Céline Sciamma (2014) suit quatre adolescentes noires dans la banlieue parisienne avec une tendresse et une précision qui tranchent avec la façon habituelle de représenter ces personnages au cinéma. Les Misérables de Ladj Ly (2019), Palme d'or au Festival de Cannes, revient sur les tensions entre police et habitants dans les cités de Montfermeil avec une urgence et une précision documentaire qui font écho à La Haine vingt-quatre ans plus tard.

Ces films ne sont pas nostalgiques. Ils regardent une réalité contemporaine avec les outils du présent. Et ils disent quelque chose sur la France d'aujourd'hui que les débats politiques et les médias peinent souvent à formuler avec autant de précision. C'est ce que le grand cinéma fait mieux que quoi que ce soit d'autre.

Les documentaires qui ont changé la façon dont on comprend la culture

Au-delà de la fiction, les documentaires ont joué un rôle fondamental dans la façon dont la culture urbaine s'est racontée et a été racontée. Hip-Hop Evolution, la série documentaire produite par Netflix en quatre saisons, est probablement la référence la plus complète sur l'histoire du hip-hop, avec des archives inédites et des interviews de pratiquement tous les acteurs importants du mouvement depuis 1973.

Des documentaires comme The Last Dance de Netflix sur la dernière saison des Chicago Bulls de Michael Jordan (2020) ou Time Is Illmatic (2014) sur la genèse de l'album de Nas prouvent que le format documentaire peut produire des oeuvres aussi riches et aussi émouvantes que la fiction, à condition d'avoir accès aux bonnes archives et aux bonnes personnes. Et ils participent à la même démarche d'exploration culturelle sérieuse que ce qu'on essaie de construire ici.

Les écrans comme miroir

Films et séries ne sont pas des accessoires de la culture urbaine. Ils en font partie intégrante, au même titre que la musique, le streetwear ou le sport. Ils racontent, ils documentent, ils imaginent, ils témoignent. Et les meilleures oeuvres de ce genre font quelque chose que peu d'autres formes artistiques peuvent faire aussi bien : elles donnent un visage humain à des réalités que l'abstraction politique ou journalistique tend à aplatir. HomieSeeds explore ces oeuvres avec le même sérieux que la musique et le sport, parce qu'elles méritent cette attention. Pour compléter la découverte avec les lieux que ces films documentent, la page Place to Be est là. Et pour les pièces qui accompagnent tes sessions de visionnage, retrouve la collection sur la boutique HomieSeeds.

Questions fréquentes sur Films & Séries

Quels films regarder pour comprendre la culture hip-hop ?

Plusieurs films sont incontournables pour comprendre la dimension cinématographique de la culture hip-hop. Do the Right Thing de Spike Lee (1989) pour les tensions raciales à New York. Boyz n the Hood de John Singleton (1991) pour South Central Los Angeles. Menace II Society des frères Hughes (1993) pour un regard plus noir sur les mêmes territoires. La Haine de Kassovitz (1995) pour la banlieue française. Et des documentaires comme Hip-Hop Evolution sur Netflix pour l'histoire complète du mouvement.

La Haine est-il toujours d'actualité ?

Oui. La Haine est sorti en 1995 et il parle de tensions entre police et habitants des banlieues françaises, de violences institutionnelles, de jeunes hommes issus de l'immigration qui se débattent dans un système qui ne les a pas prévus dans son projet. Ces questions sont toujours au coeur du débat social français. La série des émeutes qui ont suivi différents faits divers depuis les années 90 montre que les dynamiques décrites par Kassovitz n'ont pas disparu. Le film a vieilli dans sa forme mais pas dans son contenu.

Pourquoi The Wire est-elle considérée comme la meilleure série de tous les temps ?

The Wire revient régulièrement en tête des classements des meilleures séries de l'histoire de la télévision pour plusieurs raisons convergentes. Sa profondeur d'analyse sociale, qui n'a pas d'équivalent dans le format sériel. Son refus du manichéisme, qui donne à tous ses personnages une complexité humaine rare. Sa cohérence sur cinq saisons malgré des changements de focus importants. Et sa capacité à parler d'une ville précise, Baltimore, tout en disant quelque chose d'universel sur le rapport entre les individus et les systèmes qui les contraignent.

Le cinéma français parle-t-il bien de la culture urbaine ?

Mieux qu'avant, mais encore de façon inégale. La Haine a ouvert une voie en 1995 que le cinéma français a mis du temps à vraiment emprunter. Des films récents comme Les Misérables de Ladj Ly ou Bande de filles de Céline Sciamma montrent qu'une génération de cinéastes sait regarder ces territoires avec respect et précision. Mais le chemin est encore long pour que la représentation des quartiers populaires français à l'écran soit aussi riche et diverse que la réalité de ces territoires.

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